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© 2017 par Ben ZIMET et Katell GRABOWSKA. Tous droits réservés.

Le Mot du mois de juin 2018
Quand le yiddish et le créole guadeloupéen s'unissent :
Simone et André Schwarz-Bart, deux géants de la littérature

Pour celles et ceux qui comptent profiter de la pause estivale pour se plonger dans d’autres lectures, voici quelques titres qui me tiennent actuellement à cœur.

Une amie chère nous a invité en Guadeloupe il y a quelques semaines pour fêter ses 70 ans car elle y a des racines béké (béké = colon blanc). Je n'y suis jamais allé. Je suis ravi. A nous les belles plages, les mangroves, le soleil et les pluies diluviennes, les palmiers, le poulet boucané avec sa fameuse sauce chien et le ti-punch. Annick, mon amie,  et son mari Louis ont prévu les choses royalement. Allongé au bord de la luxueuse piscine, me vient soudain à l'esprit un nom : Schwarz-Bart André. J’avais eu le privilège il y a quelques années de rencontrer cet immense écrivain lors d’une soirée, et plus tard, après son décès, j’avais assisté à une soirée hommage organisée par sa veuve Simone. Je tape « Schwarz-Bart » sur mon téléphone, et je trouve « Goyave », un village de Basse-Terre de l’autre côté de l’île. J'appelle. Simone est  à la fois heureuse et surprise de m'entendre au bout du fil. Elle me raconte que son mari André aimait écouter mes disques en yiddish (sa langue maternelle qu’il tenait de parents d’origine juive polonaise). Et elle nous invite, Katell et moi à visiter la maison qu’ils habitaient  autrefois.

André Schwarz-Bart a reçu le prix Prix Goncourt 1959 pour son roman historique « Le Dernier des Justes » qui retrace le périple du peuple juif depuis l’an 1000 jusqu’à Auschwitz. Un monument littéraire et bouleversant. Il s’agit pour moi d’un des livres les plus importants du XXe siècle, écrit sur la question juive. Simone Schwarz-Bart, excusez du peu, est désormais considérée comme l’un des auteurs majeurs de la littérature caribéenne.

Si André est d’origine polonaise, Simone, elle, est guadeloupéenne. Ce couple m’émeut particulièrement car leur amour et leur travail incarnent d’une façon extraordinaire ce lien que je ressens depuis tant d’années entre les Juifs et les Noirs et qui m’ont mené entre autres choses à la création d’un festival à Dakar sur l’histoire de l’esclavage. Comme moi ils ont vécu un temps au Sénégal car André menait des recherches sur la traite des noirs. Puis leur écriture à quatre mains a commencé et ils publient « Un plat de porc aux bananes vertes ». Puis chacun de son côté. André écrit « La mulâtresse Solitude », désormais considéré comme LE grand roman de la résistance à l’esclavage. Léopold Senghor écrivit à son sujet à André «Je crois savoir que vous avez du sang juif. Et en effet, seul un Juif pouvait nous sentir à ce point, pouvait être à notre niveau de souffrance et de puissance imaginante : de force et de tendresse en même temps ». Et Simone écrit de son côté « Pluie et vent sur Télumée Miracle », qui est également considéré comme un chef d’œuvre et que je trouve pour ma part d’une poétique magnifique et extrêmement touchante.

La maison est belle, vaste, exceptionnellement silencieuse, s’offrant une pause au milieu des expositions, conférences et concerts dont elle résonne toujours. La végétation tropicale foisonne. Elle est ouverte à la fois sur la mer en contre-bas et sur le volcan de la Soufrière qui monte jusqu’aux nuages. Elle vibre de cette liberté de penser et d’agir dont Simone nous raconte à quel point elle a été un des moteurs de leur vie quand bien même l’adversité et la solitude qui ont mené André à cesser de publier et à détruire régulièrement les pages qu’il ne cessait d’écrire. Nous montons à l’étage où elle nous montre la bibliothèque qu’elle partageait avec André et qu’elle va bientôt léguer. Elle nous raconte alors qu’à l’époque de ses débuts, elle cherchait, à l’instar d’autres écrivains créoles comment créer un créole écrit quand il était essentiellement oral. J’ai été étonné et touché d’apprendre qu’elle s’était beaucoup aidée des auteurs yiddish comme Scholem Aleykhem, Isaac Babel ou Bashevis Singer car eux aussi avaient travaillé à l’adaptation écrite d’une langue longtemps cantonnée à l’oralité.

Quel privilège d’avoir rencontré cette femme hors du commun. Nous repartons, profondément émus et liés plus que jamais à l’œuvre de ces deux immenses écrivains.

Initiez-vous au yiddish avec la famille ZIMET

Crédits Ben ZIMET
Crédits Ben ZIMET
Crédits Ben ZIMET
Crédits Ben ZIMET
Crédits Ben ZIMET
Crédits Ben ZIMET

Lotz mikhoup

Oy gevalt

Drek mit leber

Oyf tseloukhes

Vi a lokh in khop

Sbrent nisht

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Lotz mikhoup = Lâche-moi la grappe  !           

 

Oy gevalt = Doux Seigneur !

Drek mit leber = La merde avec du foie ! (expression fétiche de maman Dora)         

Vi a lokh in khop = J'ai besoin de ça comme d'un trou dans la tête !

Oyf tseloukhes = Advienne que pourra !                

 

Sbrent nisht = Y a pas le feu !

Le Mot du mois de mai 2018

Chers amies, chers amis, bonjour.

         Aujourd'hui 21 mai, jour anniversaire de ma petite-fille Jeanne chérie, j'ai le plaisir de vous proposer ma première « newsletter ». Ma femme dit qu'il était temps que je m'y mette. Comme toujours, je suis d'accord avec elle. C'est une journée historique pour moi. D'autant plus que cette semaine j'ai appris quelque chose d'extraordinaire, de bouleversant, de totalement stupéfiant. A savoir, que l'une des personnalités non-juives les plus célèbres du 20e siècle pratiquait le yiddish ! Non, il ne s'agit pas du Général de Gaulle, ni de Marie Curie, ni même de Nelson Mandela. Il s'agit de... Louis Armstrong ! En effet, dès sa première enfance, Louis Armstrong a pratiqué le yiddish. Louis Armstrong ? Le plus grand musicien de jazz de tous les temps ? Oui, madame, oui monsieur, je viens de l'apprendre et j'en suis  secoué autant que vous. Car la vocation universaliste du yiddish s'en trouve d'autant plus renforcée à mes yeux. C'est comme si on m'apprenait que Jésus ou Moïse parlaient couramment le yiddish ! Dommage pour nous d'ailleurs que ce ne fut pas le cas, car si Jésus avait eu le yiddish comme langue maternelle, le monde aurait sûrement connu un destin différent.

Mais pour en revenir à Louis Armstrong, cette histoire commence au début du 20e siècle, en Louisiane, ancienne terre française, à la Nouvelle Orléans. Le père les ayant abandonnés, sa mère est obligée de se prostituer pour nourrir ses deux enfants. Louis, âgé de six ans, traîne dans les rues de la ville, en quête de pain et de compassion. C'est là que la famille Karnofsky, des juifs émigrés originaires de la Lituanie, le prennent en charge. Les Karnofsky, fraîchement arrivés du Vieux Continent, vivent dans le quartier noir, le quartier le plus déshérité de la ville, chose déjà étrange et inhabituelle en soi. Ils ont quatre fils, un cheval et une charrette ; et tous les matins, à l'aube, les fils partent parcourir les rues, en quête de ferrailles, de vieux clous, de papiers, de cartons, de tout ce que les gens ne veulent plus, pour gagner leur vie. Ils prennent le gosse noir en sympathie. Louis apprend qu'il existe aussi des Blancs victimes des discriminations racistes de l'époque. Très vite il  les accompagne dans leur tournée quotidienne à travers la ville, signalant aux habitants la présence de la charrette en soufflant dans une espèce de cornet. Pour sa première trompette, ce sont eux, les Karnofsky, qui lui prêtent la somme nécessaire. C'est auprès d'eux que Louis entend et apprend pour la première fois le yiddish, les berceuses yiddish, qu'il goûte de la cuisine yiddish de Madame Karnofsky. Toute sa vie, Louis Armstrong portera une mezouza au cou en souvenir de ces jours mémorables. Toute sa vie, il mangera des matzot. Devenu une star mondialement connue, il évoquera souvent avec bonheur et gratitude cette relation qui aura marqué toute son enfance. Dommage que je ne l'ai pas su plus tôt. On lui aurait demandé de jouer dans notre groupe ! Avec le grand « Satchmo » à l'affiche dans le spectacle « Chants et Contes du Yiddishland », on aurait certainement fait un malheur !